mercredi 17 août 2016

Renoncer à son nombril pour servir

Maintenant que la glace est brisée, je peux écrire en toute quiétude ! C'est fantastique de commencer la rédaction de ce deuxième billet avec la satisfaction d'avoir surmonté l'anxiété de performance qui me grugeait l'intérieur au moment de lancer ce blog. Je rêvassais au sujet de cet espace depuis longtemps déjà, et c'était un sujet récurrent avec mon Maître qui m'encourageait fortement à exercer mon habileté à l'écriture, sous cette forme ou sous d'autres. Il est extrêmement reposant et gratifiant de cultiver ces dons qu'il apprécie en moi et qu'il prend plaisir à voir se déployer. C'est un devoir que j'honore du mieux que je le peux, pour son propre plaisir, et pour celui que je trouve dans la paix que me procure mon obéissance.

Cette chère anxiété de performance qui m'habite, ou comme j'aime la nommer, mon juge impitoyable intérieur, ma camisole de force réflexive, je laisse mon Maître la dompter - comme TOUT le reste d'ailleurs. Comme trop de personnes, j'ai été conditionnée socialement à me valoriser à l'extérieur de moi, par mes réalisations par exemple, par la qualité de mes succès qu'ils soient professionnels, académiques, matériels ou relationnels, plutôt que par la simple essence de qui je suis. La soumission est un de mes remèdes puissants contre cette affliction, tout comme le sont la méditation et la mise en pratique des enseignements desquels je me nourris depuis les deux dernières années.

Sortez-moi de moi, disait Bélanger dans sa chanson au titre éponyme. Par la soumission, je me sors de moi, et je me remets entièrement, sans concession, sans négociation et sans compromis. J'accepte de ne pas cultiver mon jugement propre et d'accueillir plutôt celui qu'entretient mon Maître à mon égard. Ces paroles peuvent certes sembler extrêmes, à leur manière. Faut-il être dépourvu de bon sens pour refuser de s'en remettre à nos propres perceptions, dans l'appréciation de ce que nous sommes ? Je ne crois pas. Il faut beaucoup de sagesse pour accueillir le fait que nos vues sont constamment voilées par des perceptions erronées, déformées par diverses perturbations de l'esprit qui s'enchainent à une vitesse redoutable. Les pensées qui nous habitent à notre sujet ne sont pas plus objectives et rationnelles que celles posées par les autres sur nous. Une perception, qu'elle émane de soi ou des autres, n'est jamais rien d'autre qu'un mirage, une image émanant d'un spectre bien précis, dépendant de multiples facteurs.

Vous n'êtes pas le penseur, vous êtes celle ou celui qui observe ce penseur* ! 

Cet Observateur, ce Centre, cette Essence, ce Réel Soi n'a absolument pas besoin que vous lui flattiez l'égo pour irradier. Il Est, tout simplement, que vous le perceviez ou non. Notre propension à faire grand cas de notre égo nous viendrait de la préoccupation de soi. La préoccupation de soi consiste à se voir soi-même comme suprêmement important. Celle-ci nous fait ressentir que tous les aspects de notre vie, bonheur, liberté, désirs, sentiments, sont plus importants que ceux de toute autre personne.


La préoccupation de soi comporte des défauts manifestes, pour une soumise comme pour une amoureuse. Dans la soumission, la préoccupation de soi pourrait entraîner une soumise à instrumentaliser son Maître pour tendre à la satisfaction de ses propres désirs, plutôt que de se laisser porter par la paix de la servitude. Elle pourrait également l'entraîner à juger trop durement de la qualité de son service, plutôt que de faire du jugement du Maître à ce sujet le seul guide valable. C'est un piège dans lequel je tombe encore par moments, mais duquel je me délivrerai éventuellement complètement je l'espère - je m'y engage - grâce à la qualité de l'éducation à laquelle j'ai droit.

Le polyamour quant à lui offre cette occasion en or de faire taire la voix de l'égo, et de se concentrer sur les besoins de ces autres tout aussi importants que nous. Cet espace d'amour au pluriel comporte ce potentiel magnifique de nous libérer d'un narcissisme étouffant et insupportable, pour autant que notre engagement dans celui-ci soit porté par une réelle compassion et ouverture du coeur à tous ces autres de qui nous nous abreuvons. Il faut bien sûr pour cela avoir la faculté d'admettre que nos aimés, qu'ils soient un ou plusieurs, n'ont aucune possibilité de nous rendre heureux strictement de leur côté. Une démarche polyamoureuse qui serait portée par le seul besoin égoïste de chercher à satisfaire l'ensemble de ses propres désirs risquerait d'être bien décevante.

En servant mon Maître et me conformant à ses désirs, comme Il le veut et quand Il le veut, je cultive la paix d'une relation par laquelle je fais de ma vie, dans cette forme et dans d'autres, une offrande.

Renoncer et servir, mon Maître, mes aimés et tous les êtres sensibles, c'est la voie que j'ai choisi, puisque tout le bonheur du monde provient du désir que les autres soient heureux. 

Et vous, qui donc avez-vous servi aujourd'hui ?

*Il s'agit d'un extrait paraphrasé du livre "Le pouvoir du moment présent", un ouvrage très intéressant et beaucoup moins psycho pop qu'il n'apparait ! 

7 commentaires:

  1. re bonjour :)
    Il y a 2 phrases dans ce texte... j'ai l'impression de ne pas comprendre le sens que vous mettez dedans : " Il faut bien sûr pour cela avoir la faculté d'admettre que nos aimés, qu'ils soient un ou plusieurs, n'ont aucune possibilité de nous rendre heureux strictement de leur côté. Une démarche polyamoureuse qui serait portée par le seul besoin égoïste de chercher à satisfaire l'ensemble de ses propres désirs risquerait d'être bien décevante. "
    Et pourquoi nos aimés ne pourraient nous rendre strictement heureux de leur côté ? Cela voudrait dire qu'il faut absolument avoir d'autres partenaires pour être heureux ? Que chaque fois que l'on se retrouve à 2 parce que la vie fait que parfois il faut du temps pour trouver le 3 ème ou 4 ème adéquat , nous ne sommes pas heureux? "Etre heureux" seul sans partenaire ne serait donc pas essentiel pour ensuite être heureux dans nos Liens ? "Savoir être heureux avec ce/qui on a ", même si l'on souhaite un ajout ne serait pas plus en adéquation avec le "contentement" bouddhiste?

    Vous le voyez la première phrase a entrainé une avalanche de questions :)
    Et une autre d'ailleurs : "n'est il pas plus difficile d'accepter qu'on ne peut "suffire" à l'autre plutôt que l'autre ne nous "suffit" pas?

    Quant à la seconde phrase, sauriez-vous expliquer pourquoi ? Même si ce n'est pas ma démarche, j'ai quelques exemple autour de moi, poly parce que cherchant à satisfaire leur désirs... honnêtes et sincères dans leur démarche et leur "degré d’égoïsme", je les vois plutôt épanouis.
    Une belle journée à vous,
    Lea

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  2. Wow, quel magnifique commentaire !! Je vais y répondre avec attention, une question à la fois.... Demain !! Je devrais déjà être au lit, mon Maître va me gronder demain matin quand je lui dirai que j'ai la tête dans les choux parce que je me suis couchée trop tard hihi À très bientôt !

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  3. Bonjour Léa, j'ai enfin une période de douceur devant moi me permettant de bien répondre à vos questions. Je vais faire la même réponse pour les deux pans de ta question qui je pense appellent à la même réponse. Alors, l'extrait que vous soulignez fait en fait référence à ce que vous appelons l'attachement désirant. L'une des parties clé de la phrase est que la mention que les autres ne peuvent nous rendre heureux strictement de leurs côté, qu'ils soient UN ou plusieurs. Ce n'est pas un plaidoyer pour la multiplication des amours, mais plutôt pour un accueil de la réflexion suivante : le bonheur, cette sensation agréable que l'on recherche tous, n'est rien d'autres qu'un état d'esprit. A-t-il une couleur, une forme, une texture ? Bien sûr que non, c'est une émotion, une sensation qui se passe à l'intérieur de nous. Ce faisant, il est inutile de le rechercher à l'extérieur de nous. Mais voilà, c'est une croyance fortement enracinée, même lorsque rationnellement on sait qu'elle est mensongère, que ce sont les choses par elles-mêmes, toutes ces choses en dehors de nous, qui nous rendront heureux. Je serai heureuse quand j'aurai un appartement avec un peu plus d'espace, quand j'aurai un travail qui reconnaîtra vraiment mes talents, quand mon conjoint ou ma conjointe comprendra que c'est de cette façon là qu'il doit me montrer qu'il m'aime, quand... On attend constamment que les choses ou les gens nous rendent heureux. Et lorsque nous vivons une sensation plaisante éphémère qui provient de l'extérieur, nous sommes si excités, que lorsqu'elle passe parce qu'elle ne peut faire autrement, nous sommes d'autant plus déçus et avide. Et la boucle recommence. Il faut y prendre garde : c'est bête de le dire, on l'a déjà lu, on le sait théoriquement, mais en pratique, on l'oublie sans cesse : c'est dans notre propre esprit que siège le potentiel du bonheur et du contentement :) Lorsque nous arrêtons d'avoir ces attentes conscientes ou inconscientes face à nos partenaires, nous vivons une relation libérée qui aura souvent bien plus d'espace pour développer son plein potentiel, dans la réalité de ce qu'elle est, et non pas dans la pression d'une fonction qu'elle ne pourra jamais remplir. Voilà donc Est-ce que ça répond à ta question ?

    Moi aussi j'ai fréquemment "vendu" le polyamour en expliquant que les besoins humains sont trop complexes pour être comblés par une seule personne, d'où la possibilité d'avoir différents amoureux pour combler ces différents désirs et attentes. Avec le recul de mes 3 années polyamoureuses maintenant, je pense personnellement que c'est un piège. Je ne veux pas dire par là que c'est mal, mais que la personne qui s'inscrit dans cette démarche risque de toujours ressentir ce vide qu'elle cherche à combler, malgré la multiplication des partenaires.

    J'ai du mal à comprendre ta deuxième question quant à la suffisance. La reformulerais-tu pour moi ou approfondirais-tu le propos ? Merci !

    Merci pour ton partage tellement généreux qui m'a permis d'approfondir ce thème qui est cher pour moi !!! J'espère que tu interviendras à nouveau !! À bientôt :)

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  4. Bonjour Thamara,
    Merci de vos réponses. Merci de cette réponse, qui me rappelle effectivement mon intérêt pour le bouddhisme et même ma lecture actuelle de La Salope Ethique. En théorie sur le papier... savoir être heureux pour soi, avec ce qu'on a , c'est la clé du bonheur et je m'en rends compte souvent :) En pratique, avoir un/des partenaires qui ont des besoins complémentaires aux nôtres, c'est une fondation solide pour une relation simple et constructive. J'ai du mal à expliquer, mais quand je mets la théorie et la pratique côte à côté , ça ne colle pas. J'essaierai de décanter ça un peu dans ma tête :).

    Pour la seconde question : "lorsqu'on réalise que l'Autre ne peut nous rendre totalement heureux (quitte à rajouter d'autres partenaires) c'est dur, mais lorsqu'on réalise qu'on ne rend pas l'Autre totalement heureux (quitte à ce qu'il rajoute d'autres partenaires) à l'Autre n'est ce pas encore plus dur? Est-ce plus clair ainsi, mon raccourci rendait ma phrase un peu brouillonne :)
    Au plaisir de rediscuter avec vous :) Merci :)

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  5. Bon, désolée de revenir commenter ce texte avant même d'avoir la réponse au commentaire précédent mais j'ai réalisé que ce texte met le doigt sur l'une des contradictions que je peux vivre entre ma voie de soumission et ma voie dans le bouddhisme: Dans le bouddhisme on apprend à s'accepter tel qu'on est, à ne plus donner de valeurs aux jugements que l'on a sur soi-même. On apprend à cultiver une bienveillance avec soi-même, surtout dans ses défauts. Or dans la soumission on essaie d'être une "bonne soumise pour son Maitre" et l'on accepte de changer en fonction du jugement de son Maitre. Y voyez-vous , vous aussi, une contradiction et comment le gérez-vous ?

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  6. C'est fort intéressant ! Je ne le vis pas comme cela, personnellement. Mon Maître me renvoie une image positive de moi-même, me répétant assez couramment, lorsque c'est nécessaire, qu'il me trouve extraordinaire et que c'est pour cette raison que je suis dans sa vie. Bien sûr, il me corrige, j'ai constamment des ajustements à faire mais dans la manière que ceux-ci sont articulés dans ma vie, c'est cohérent avec qui je suis réellement. Je me sens comme si mon Maître m'aide lui aussi à enlever les pelures d'oignons qui me brouillent mon regard sur qui je suis vraiment. D'ailleurs, pour moi, les défauts ne sont justement pas dans le bdsm inhérents à la soumises ; ce sont des faux pas sur le chemin, à la limite, mais ni plus, ni moins. Ce sont des paroles que mon Maître m'a répété un million de fois : je suis déçu, ni plus, ni moins. On les corrige, et c'est tout, on passe à la suite. Et on apprend. De la même façon, dans le bouddhisme, lorsqu'on constate qu'on a eu des réflexes non vertueux comme la colère, l'impatience, etc, on les observe, on ne les nie pas. On les corrige par l'entraînement (la méditation, les efforts au quotidien, la pleine conscience, etc.). Peut-être que cela dépend du style de domination ? Je ne sais pas si je répond bien ! Notre style de relation a toujours été porté par le désir d'un épanouissement multi horizons. La domination dans ma vie est donc au service de ma croissance personnelle.

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  7. Bonjour Thamara :)
    Peut être effectivement que cela dépend du type de domination (celle tournée vers la croissance personnelle de l 'esclave sera plus compatible que celle tournée principalement vers le plaisir du Maitre) ...peut être aussi que cela dépend de la voie bouddhiste choisie, la mienne n'essayant pas de corriger , se limitant à l'observation (certes la correction peut en être la conséquence mais pas le but)... Pas sure d'être très claire dans mes mots ce soir, mais merci de ces échanges :)

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