mardi 13 septembre 2016

Au-delà des mots

Quel bonheur de pouvoir enfin rédiger ce billet qui a eu deux semaines pour mûrir dans ma tête. Ce délai indu n'était pas souhaité, mon matériel informatique m'ayant fait défaut, diantre !  Heureusement, mon Maître a eu la gentillesse de me prêter son portable, ce qui me permet enfin de revenir vers vous, chers lecteurs.  Ma dernière entrée sur ma naissance esclave ayant fait pas mal de vagues, je ressens le besoin de spécifier à nouveau ce que j'avais pris pour acquis que mes lectrices et lecteurs avaient déjà compris, de par mes billets précédents. 

Les relations BDSM sont souvent codées, empreintes d'un protocole plus ou moins rigide selon les protagonistes, et presque toujours portées par une certaine théâtralité. L'expression écrite, la façon de raconter les choses ou de communiquer n'y échappe pas. Il y a les mots, il y a la lettre, et il y a la vie. Les mots que j'emploie sont toujours viscéralement  sentis, authentiques, et représentent la vérité de comment je me sens et de comment je me réfléchis. Il faut néanmoins savoir lire entre les lettres de ceux-ci pour décoder ce qui n'est pas dit, derrière ce qui apparaît à la lecture simple. 

Que se cache-t-il donc derrière les mots que je vous ai partagé dans mon dernier billet, que certains ont trouvé durs et que j'ai adressé à mon Maître, à ce moment précis de ma naissance esclave ? Qui a-t-il donc derrière toutes ces prétentions et toute cette rigidité apparente, qui en réalité n'est ni vraie ni fausse ? Je vous introduirai dans les sous-titres de mes expressions codées, cette fois au moins, pour rappeler à nouveau solidement ce qui ne doit jamais être perdu de vue : je suis une femmes libre, indépendante, agente de ma vie, et qui ce faisant a choisi de vivre de la manière qui me convenait, c'est-à-dire comme une esclave. Remettrait-on en question mon agentivité et ma capacité à réfléchir librement si j'étais un homme, ou saluerait-on mon anticonformisme ? Y a-t-il ici à nouveau un double standard pour les femmes qui sont nécessairement entrevues comme des victimes ou encore des pantins décérébrées qui ne peuvent pas réellement comprendre et choisir en toute liberté ? Je m'interroge, mais poursuivons. 

Depuis quelques temps lorsque je sers mon Maître ou encore lorsque mon angoisse est trop forte, je récite un mantra qui m'aide à me concentrer sur mon rôle en soumission ainsi qu'à apaiser mes anxiétés. Je le répète encore et encore, sans relâche, et trouve en ces mots une quiétude infinie. Les voici :

Je suis une esclave
Je suis faite pour servir
Je n'ai pas à réfléchir

Le message est clair, simple, limpide, mais ce mantra cache néanmoins mille autres affirmations qu'il faut garder quelque part au coin de son esprit en lisant le genre d'articles que je vous partage. Reprenons. 

Je suis une esclave

Je suis une femme qui a toujours chérie et embrassé une grande liberté, qui la célèbre et la revendique fièrement, et en fait usage selon mes propres codes, sans égard à la moralité ou aux pressions extérieures, sociales ou culturelles d'agir comme ceci ou comme cela. Je suis une femme très (lire sur-) éduquée, qui a passé des milliers d'heures à étudier les structures sociales hétéronormatives, le patriarcat, les enjeux relatifs au sexe, au genre, à la pluralité identitaire et à l'intersection des oppressions. Je suis une femme fière de sa sexualité libérée et éclatée, qui embrasse sa jouissance de vivre, et sa jouissance tout court.

Je suis faite pour servir

Me concentrer sur ma propre personne et cultiver mon égo, une préoccupation démesurée à mon égard ainsi que de l'égocentrisme ne me rend ni heureuse ni épanouie, mais plutôt seule, déprimée, misérable et  angoissée. Mon chemin de vie est marquée par des voyages qui m'ont inspiré la solidarité ainsi que des positions idéologiques qui reposent sur l'entraide, la communauté, le dévouement. Je tends la main, à tout un chacun, je le fais dans différents contextes, et servir mon Maître est le prolongement naturel de qui je suis dans tous les aspects de ma vie. Je suis réellement heureuse de me mettre à sa disposition.  Je le fais sexuellement bien sûr, mais également dans un millier de petites attentions spécifiques que je lui réserve, qui eux mêmes s'inscrivent dans un millier de petites attentions générales que je pourrais également offrir à tous mes aimés, d'une part, et envers tous les êtres sensibles, d'autre part, parce que je considère que tout un chacun à droit à la reconnaissance de l'importance de sa vie, au respect, à la dignité, et à des attentions lui rappelant ces qualités. 

Je n'ai pas à réfléchir

Je suis une femme très cultivée et je sais réfléchir. Savoir le faire ne veut pas dire qu'il faille le faire, et se donner l'opportunité de ne pas le faire n'est pas une négation de capacités. On a porté à mon attention dernièrement que j'ai probablement un QI supérieur à la moyenne, un haut potentiel qui me met parfois en état de dissonance avec les autres personnes de mon entourage, ce qui expliquerait la détresse ponctuelle, l'anxiété et d'autres effets secondaires avec lesquels il est parfois difficile de jongler. Je suis douée, et suffisamment brillante pour avoir constaté depuis belle lurette que consentir à cesser de réfléchir n'est pas la preuve d'un esprit faible, mais requiert au contraire une très grande force mentale. Cet exercice amène la paix et permet de finalement constater que nous ne sommes pas ce penseur infatigable qui n'a de cesse de nous embrouiller les idées. La créativité est mille fois plus alimentée par la capacité d'assourdir à l'occasion notre flot incessant de pensées que de se laisser mener en bateau par cette camisole de force réflexive qui peut être toxique et envahissante. Réfléchir et penser, puis conjuguer notre identité à cette faculté de penser, n'est rien d'autre qu'un réflexe. Qu'est-il plus difficile de faire, céder à un réflexe ou s'entraîner à un contrôle et un lâcher prise qui consiste à stopper, pour une fois, ce pour quoi nous sommes instinctivement programmés ? 

Je suis esclave. 
Je suis faite pour servir. 
Je n'ai pas à réfléchir. 

Vous voilà maintenant bien outillés pour lire entre les lignes de mes prochains billets. À bientôt chers lecteurs ! 



12 commentaires:

  1. Beau petit billet! Il est vrai qu'il se cache toute sorte de facettes derrière les jeux BDSM. En dessous d'une apparence d'abus pour les non-initiés, il y a en réalité les relations les plus respectueuses qui soit. Les partenaires choisissent, discutent et négocient leur rôle, et les balises de la relation peuvent toujours être renégociées. On ne peut pas en dire autant des relations mainstream.

    J'admire beaucoup la relation Maitre-Esclave. J'épouse totalement l'échange de pouvoir dans ma vie, mais j'ignore si je serais capable d'aller aussi profondément dans le Ds. Le dernier biller m'a en effet fait réagir! Mais c'était un choc que je convoite! C'est pourquoi je lis avec plaisir ces billets, qui me donnent un aperçu sur quelque chose qui sort même de mon quotidien!

    RépondreSupprimer
  2. Merci pour ce commentaire qui fait plaisir à lire :) Ne réfléchis pas à si tu es capable de le faire : fais le sans réfléchir, tout simplement, surtout si c'est convoité :) En espérant que la bonne personne se présente rapidement pour te permettre cette offrande, si cette personne se fait attendre ;-) Quand on rencontre le bon ou la bonne avec qui tout cela est possible, c'est un cadeau qu'on reconnaît immédiatement et qui rend tout possible. Je te souhaite cette rencontre :)

    RépondreSupprimer
  3. Servir l'Autre une forme de méditation donc :) si je comprends bien vos mots. Ou alors c'est ma façon devoir vivre mon service qui me fait dire cela :)
    Cela tombe bien , une question m'est venue cette semaine : votre Maitre est-il également engagé dans une voie bouddhiste ?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. et mon Maître trempe effectivement dans le bouddhiste lui aussi :-) Ceci explique peut-être cela ! Je suis vraiment fascinée en fait que ce soit par la soumission que j'aie découvert le bouddhisme... Donc pour moi, nécessairement, pas de paradoxe, mais un jeu du karma assez extraordinaire merci.

      Supprimer
    2. Merci de votre réponse. Le Mien n'a pas choisi cette voie et peut être ai-je peur également que cela nous éloigne... même si nous avons tellement d'autres raisons qui nous rapprochent bien sur :)

      Supprimer
  4. Si je réponds strictement du côté BDSM, je dirais oui que servir est une forme de méditation :) Après, je pense qu'il y a avantage a également se consacrer de "vraies" périodes de méditations formelles ; en fait l'un et l'autre alimentent la source et la volonté de poursuivre sur ces voies. Se mettre au service dans le bouddhisme est une façon finalement de cultiver les vertus positives que sont le don et la compassion, ce qui fait germer en nous les graines du bonheur, et les causes présentes et futures pour celles-ci. Mais oui je suis d'accord avec toi, si on s'éloigne d'une définition formaliste de la méditation, le service dans nos relations bdsm est clairement méditatif ! C'est toujours un plaisir de te lire Léa !!

    RépondreSupprimer
  5. Une belle écriture, mais qui ne me convainc pas...

    RépondreSupprimer
  6. Bonjour, merci de votre commentaire. Je ne ressens pas le besoin de convaincre qui que ce soit. En fait si, une seule personne doit l'être, et Il l'est amplement :-) Cela me suffit. Bonne lecture !

    RépondreSupprimer
  7. Bonjour, Je découvre votre blog grâce à Fetlife.
    Je suis très agréablement admiratif de vos propos dont Je partage entièrement l'essence.
    De Mon coté, l'usage d'un mantra que J'appelle une récitation - Je ne suis pas bouddhiste, Je défends une spiritualité intime et ouverte au présent - voir Eckart Tollé entre autre et Un Cours En Miracle - cette récitation qui est pour Moi un des nombreux outils du dressage de Mes esclaves Me permet de leur ordonner en certaines circonstances sous la forme : récites toi esclave !. Elles sont très proches de la votre. Je prévois de parler très bientot de votre blog sur Mon site parce qu'il fait une belle différence avec les blogs de soumise en français que l'on trouve habituellement. Merci à vous d'écrire ainsi, Je reviendrais. Eros Power.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Quel plaisir de découvrir votre commentaire à mon retour en ces lieux, après l'avoir négligé trop longtemps, empêtrée dans un billet que je ne savais finir. Je suis émue et ravie que ce petit blog sans prétention ait attiré votre attention. J'ai moi-même découvert vivresm.com au début de l'été, après quoi j'ai commandé votre lire, que j'ai lu une fois, deux fois, que j'ai souligné, annoté, sur lequel j'ai échangé avec mon Maître. Il y avait une résonance certaine entre vos écrits et nos sentis. Une évidence, si je puis dire. Le mantra ci-dessus est inspiré du votre, bien entendu. Nous aimions la formule courte, avons gardé les incontournables (être esclave, servir) et avons personnalisé le tout en y ajoutant la partie sur la réflexion, ce qui a été un grand défi dans mon parcours. J'espère que vous n'y voyez pas du plagiat, mais bien un hommage et une inspiration :-) Si vous préférez que je mentionne explicitement votre ouvrage, n'hésitez pas à m'en faire part, je ferai un addenda au billet. L'intégrité intellectuelle m'est très chère.

      Je suis heureuse que vous précisiez comment se déploie la spiritualité pour vous ; c'est une question que je me suis posée à la lecture du livre qui était clairement empreint de spiritualité, à mon sens. Je me considère pour ma part bouddhiste comme vous l'avez lu, mais je ne suis en rien dogmatique. Au plaisir d'échanger à nouveau !

      Supprimer
  8. Chère Thamara,

    À mon tour je découvre votre blog via un article de Monsieur Eros Power, et je dois dire que j'en suis ravie ! Je partage totalement votre analyse du lâcher prise magnifique qu'il y a dans le fait de ne PAS réfléchir. J'apprends chaque jour un peu plus à obéir à mon Maître tout simplement, sans que des réflexions stériles ne viennent envahir mon esprit, et j'avoue profiter pleinement de la paix et de la sérénité que cela m'apporte, même si ce n'est pas facile tous les jours. Alors bravo pour votre cheminement, et je m'en vais parcourir un peu plus votre blog.

    Mes humbles salutations à votre Maître.

    élerinna, kajira de Maître Elendil
    http://soumelerinna.canalblog.com

    RépondreSupprimer
  9. Bonjour élerinna, je suis ravie de découvrir votre commentaire ! Il faut vraiment de l'entraînement et beaucoup de lucidité pour être à même de valider que mettre les réflexions sur pause n'entraîne que joie paisible et sérénité ! J'aimerais que tous le découvre, dans le cadre d'une relation BDSM ou non par ailleurs ! Je vais de ce pas découvrir votre blog, au plaisir de rediscuter !

    RépondreSupprimer